Quelles sont donc ces araignées ?

Dans le poste précédent, je vous parlais de l’importance d’avoir une photo de bonne qualité pour pouvoir essayer d’identifier une araignée. Récemment, j’ai reçu ces deux magnifiques clichés : araignées (8-9mm) trouvées sous l’écorce d’un tilleul abattu par la tempête (Province de Namur) novembre 2016.

Comment faut-il procéder ?

N’étant pas la super spécialiste en identification, j’essaye toujours de trouver en premier lieu la famille à laquelle appartient l’araignée. C’est une question de survie, car si je dois consulter page par page toutes les photos de mes guides, j’y passerais la journée, et peut-être la nuit… C’est la même chose lorsque l’on fait de la botanique : on apprend d’abord à reconnaître les caractéristiques principales des différentes familles.

Photo 1

Tetrix denticulata (Agelenidae)

© Guy Isaac

Dans notre premier exemple, il y a un caractère vraiment évident sur cette photo : deux très longues filières qui dépassent de l’abdomen. Bingo, c’est la principale caractéristique propre à la famille des Agelenidae : « Les Agelenidae se distinguent par leur filières postérieures nettement plus longues que les antérieures ».

Pas besoin d’aller plus loin, on prend ensuite un bon guide d’identification et vu l’habitus caractéristique de cette araignée, il ne faudra pas plus de 2 minutes pour trouver son nom : Tetrix denticulata (Olivier, 1789).

Je vérifie toujours plusieurs sources différentes avant de lâcher un nom sans avoir observé les parties génitales au binoculaire : différents guides papier, quelques sites Internet de référence. Et pour finir, je vérifie également si cette espèce est présente dans le pays où elle a été photographiée et s’il y a de nombreuses espèces ressemblantes au sein du même genre, dans quel cas j’aurais alors répondu Tetrix sp.

En Belgique, seulement deux Tetrix : Tetrix denticulata et Tetrix caudata. Tetrix denticulata possède des filières beaucoup plus longues que T. caudata et le dessin de l’abdomen est caractéristique.

Et pour conforter mon verdict, le guide Bellman me dit  « se distingue des Tégénaires (même famille) non seulement par l’abdomen à taches et chevrons noirs, mais aussi par les filières postérieures remarquablement longues. »

Ecologie : « Falaises et murs ensoleillés, en forêts sur les troncs. Elle tisse une toile tubulaire qui s’élargit en nappe, par exemple dans les fissures rocheuses ou entre les tapis de mousse. Le mâle adulte ne construit plus de toile et est observable souvent sur les troncs d’arbres ou au sol. Localement dans les maisons. Répandu mais peu commun« .

Photo 2

Neriene montana (Linyphiidae)

© Guy Isaac

La seconde araignée est un peu plus compliquée à identifier. En voyant la photographie, je sais que je dois aller du côté des Theridiidae ou des Linyphiidae. Pourquoi ? A cause de la disposition des yeux, de la forme du corps, des pattes… et peut-être d’un petit peu d’intuition féminine.

Par contre, il y a beaucoup de Theridiidae et de Linyphiidae et si celle-ci n’avait pas un dessin aussi caractéristique sur son abdomen, je n’aurais jamais pu l’identifier. Une fois de plus, les spécialistes y arrivent, moi pas.

En parcourant mon guide Bellmann (Guide photos d’araignées), il n’y a que 22 pages de Theridiidae et un peu plus chez les Linyphiidae et je tombe assez vite sur Neriene montana (Clerck, 1757). Après quelques vérifications avec d’autres photos de guides papier et sites internet, je vois que l’espèce colle aussi bien aux photos qu’à sa distribution et son écologie : « Abdomen à dessin en feuille… Surtout dans les forêts et les fourrés, mais régulier aussi dans les jardins. Assez commun et répandu dans toute l’Europe. Cette araignée tisse sa toile sur des branches feuillues, dans les fissures des murs, sous les écorces décollées ou tout autre endroit riche en anfractuosités« . Les différentes espèces de Neriene en Belgique sont presque toutes identifiables sur base du dessin de leur abdomen… L’identification peut donc être confirmée.

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Je le dis et je le répète souvent, l’identification des araignées sur base de photo est un exercice périlleux, et qui n’est pas fiable à 100%. Je me prête à ce jeu pour tenter de répondre aux gens qui me posent la question et pour leur rendre service.

J’ai également remarqué que les gens prennent la peine de prendre une photo lorsqu’ils sont intrigués ou attirés par l’aspect de l’araignée, car celle-ci est soit colorée, soit arbore un dessin original ou marquant. Et ce sont ces araignées qui sont « plus facilement identifiables » sur base de photo.

Comme quoi, la nature est bien faite !

 

Faq : Pourquoi retrouve-t-on de grosses araignées poilues dans les baignoires ?

De nombreuses personnes connaissent la réponse mais il est toujours intéressant de se pencher sur quelques détails anatomiques de nos chères araignées.

Presque tout le monde est tombé un jour ou l’autre sur une araignée posée au fond de la baignoire. Se retrouver face à une belle grosse Tégénaire poilue avant d’enjamber le bord de la baignoire ne plaît pas à tout le monde, j’en conviens. Mais dites-vous qu’elle aura eu aussi peur que vous, surtout si vous n’étiez pas habillé.

Si vous êtes tombé sur ce spécimen, ce n’est pas parce que l’araignée vient d’arriver dans votre salle-de-bain en même temps que vous, mais bien parce qu’elle est coincée là car elle ne peut pas en ressortir.

Tegenaria sp. dans un évier (Photo A. Moreau)

Tegenaria sp.
(Photo A. Moreau)

Les araignées possèdent huit pattes locomotrices qui se terminent par des crochets (au nombre variable selon les Familles). Mais de nombreuses espèces possèdent en plus de ces crochets des brosses de poils que les scientifiques englobent sous le terme anglais scopulae (du latin scopula : petite brosse de brindilles ; ou scopae : branches, brindilles).

A la loupe grossissante ou au binoculaire, l’ensemble des scopulae forment une touffe de poils très dense qui permet à ces araignées de marcher sur des surfaces verticales glissantes, voire des vitres.

Mais pour être tout à fait précis, il faut ajouter que ces scopulae sont en fait composés de deux parties :

extrait du livre "les araignées" par Michel Hubert

schéma extrait du livre « les araignées » par Michel Hubert

f : sur l’extrémité des tarses (dernier segment d’une patte d’araignée) on retrouve les fascicules unguéaux*. Ce sont ces touffes denses de poils à proprement parlé que l’on voit au bout de pattes ;

s : ces fascicules unguéaux se prolongent parfois vers l’arrière sous le tarse, voire sous le métatarse (avant dernier segment d’une patte d’araignée) et que l’on décrit alors simplement comme scopulas. D’ailleurs, le terme scopula englobe tout amas de poils et peut s’observer sur d’autres parties du corps d’une araignée.

* unguéaux : qui concerne les ongles (et si vous arrivez à placer ce mot dans un scrabble, je vous paie un verre)

L’ensemble de ces mini brosses fonctionnent comme des ventouses grâce à l’adhésion dite capillaire. Plus simplement, les poils densément regroupés adhèrent au substrat par l’intermédiaire d’un mince film de liquide, par exemple l’eau présente dans l’humidité de l’air. Il faut donc un minimum d’humidité pour que les scopulae accrochent à la paroi, ce qui explique que même une araignée possédant ces scopulae ne pourra pas grimper sur une surface en Téflon, le Téflon présentant un coefficient de friction tellement faible qu’il ne retient même pas l’eau.

Selon les Familles et les espèces, les scopulae sont plus ou moins denses, de formes différentes, composés de soie de certaines épaisseurs, à certains endroits, …, déterminant des forces d’adhésion variables selon le type d’araignée.

Scopulae et détail des soies chez Micrommata virescens (Sparassidae)

à gauche, scopulae – à droite, détail des soies chez Micrommata virescens (Sparassidae)

Photographie extraite d’une page de ScienceDirect.com et reprenant divers scopulae (Comparative morphology of pretarsal scopulae in eleven spider families)

Donc, notre ‘pauvre’ Tégénaire ne possède évidemment pas ces scopulae et ne peut donc pas sortir de la baignoire. Et la soie me direz-vous ? J’ai beaucoup réfléchi à cette question et je suppose qu’il faudrait un effort énergétique Herculéen et un temps extrêmement long à cette araignée pour tisser une toile en nappe suffisamment haute que pour sortir du précipice dans lequel elle est tombée… encore faut-il qu’elle arrive à faire adhérer sa soie aux parois glissantes alors qu’elle ne sait pas s’y tenir elle-même.

La grande majorité des Tégénaires coincées dans les baignoires ou éviers profonds à paroi lisse sont des mâles qui sont partis en expédition dans votre maison ou appartement pour s’accoupler avec une femelle qui elle est restée sagement planquée dans sa toile dans un coin de cave, de débarras ou tout autre endroit humide et sombre.

Alors, après toutes ces explications pointilleuses et surtout pileuses, j’espère que la prochaine fois que vous verrez une Tégénaire dans le fond de la baignoire, vous lui donnerez un coup de patte pour la faire sortir de là. Sinon, il y a l’échelle à Tégénaire photographiée à l’exposition « au fil des araignées » de Paris qui pourrait vous donner quelques idées… on construit bien des abris pour les insectes, alors pourquoi pas des sorties de secours à araignées ;)

une échelle pour sauver les Tégénaires

une échelle, un peu courte, pour sauver les Tégénaires
Photo B. Segers ; exposition « au fil des araignées »

B Segers

Araignée de l’année 2011 : and the winner is…

Depuis 1996, la Société Européenne d’Arachnologie (regroupant cette année 24 pays) organise au sein de son association l’élection de l’araignée de l’année dans le but de mieux faire connaître une espèce auprès du grand public. Après l’Epeire diadème (Araneus diadematus) « couronnée » en 2010, c’est au tour d’Agelena labyrinthica de tenir, pour ainsi dire, le haut du pavé !

Pour ma part, c’est plutôt parmi un Lierre grimpant, à environ 1m50 du sol, que j’ai observé ma première Agélène labyrinthe. Placée à hauteur de mes yeux, je pouvais facilement l’examiner, tapie à l’entrée de sa retraite, pattes repliées sur elle-même. N’ayant pas de diapason à disposition ce jour là (les araignées réagissent facilement aux vibrations de cet instrument), c’est à l’aide d’une brindille que j’essayais de faire sortir un peu plus l’animal de son antre. Il faut croire que cet individu était affamé car l’araignée est sortie si vite de son trou que j’ai sursauté bêtement. Tel est pris qui croyait prendre…

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