FAQ : Est-ce que je risque d’avoir des araignées mortelles dans ma maison en achetant des bananes ?


Une personne m’avait posé la question quant à la possibilité de rapporter chez soi des araignées exotiques en achetant des fruits importés.

Ces derniers jours, plusieurs articles sur le même sujet ont envahi la toile : un couple de Britannique a dû fuir sa maison infestée d’araignées extrêmement venimeuses après avoir acheté des bananes dans un magasin au coin de sa rue.

Info ou intox ?

Après quelques recherches sur Internet, on se rend compte qu’en l’espace de deux jours, le même fait-divers s’est produit à la fois en Grande-Bretagne et au Québec. Coïncidence ? Peut-être.  Pourtant l’un des articles mentionne que ce phénomène est extrêmement rare…

En poussant la recherche un peu plus loin, on apprend aussi que ce n’est pas la première fois qu’une famille britannique se voit contrainte de quitter son logement après avoir acheté des bananes… On peut alors penser qu’ils n’ont vraiment pas de chance en Grande-Bretagne.

Pourquoi cela n’arrive pas chez nous ? Et bien si, figurez-vous que l’on retrouve plusieurs chroniques quasi identiques mentionnant la découverte d’un cocon d’araignées ou d’un adulte dans un lot de bananes.

http://www.rtbf.be/info/societe/detail_nid-d-araignees-dans-une-banane-a-florennes?id=5400063

http://www.sudouest.fr/2011/05/21/rochefort-piquee-par-une-araignee-tropicale-cachee-dans-des-bananes-405089-7.php

Et en Belgique, on ne retrouve pas que des araignées dans les cageots de bananes : extrait de « La banane un fruit en sursis » (1)

« Fin 2009, de la cocaïne était trouvée dans une cargaison de bananes au port d’Anvers. Ce fait divers a mis un coup de projecteur sur l’importance du port belge dans le commerce de la banane en Europe. 26% des importations de bananes (en valeur, chiffres 2007) transitent par Anvers, porte d’entrée principale de la banane en Europe (18% pour l’Allemagne, 12% pour la Grande-Bretagne et 8% pour l’Italie). Si la Belgique compte ainsi 13% des fournisseurs de bananes européens, bien devant l’Allemagne (7%), les Pays-Bas (5%) et la France (2,2%), peu de bananes restent dans le pays. »

Outre les incidents signalant des araignées introduites dans les habitations de consommateurs de bananes, il est également fait mention de plusieurs cas de fermetures de supermarchés européens après la découverte d’une araignée venimeuse parmi les bananes…

L’affaire semble sérieuse, pire, elle engendre des retombées économiques négatives. Loin de moi l’envie de simplement démentir ces faits-divers, nous allons donc utiliser nos neurones pour analyser la situation plus en profondeur.

La banane

Tout le monde sait ce qu’est une banane, l’un des fruits le plus consommé au monde. Nous mangeons la plupart du temps la banane dessert sous sa variété Cavendish. Voici quelques chiffres pour nous représenter l’ampleur de cet empire. Extrait du site internet du CNUCED – Conférence des Nations Unies sur le Commerce Et le Développement (2)

banane

« Les échanges mondiaux se caractérisent toujours par leur forte concentration des acteurs : cinq pays dont quatre d’Amérique Latine -Equateur, Colombie, Costa Rica, Guatemala et Philippines- représentent 11,6 milliers de tonnes exportées (2010) sur un total mondial de 13,9 milliers de tonnes, soit 83% des exportations mondiales.

L’Union européenne produit environ 600 000 tonnes, dont l’Espagne avec les Iles Canaries, la France avec la Guadeloupe et la Martinique,  la Grèce avec la Crète et la Laconie, ainsi que le Portugal avec Madère, les Açores et Algarve.

En 2008, 72% des bananes vendues en Europe provenaient d’Amérique latine, 17% des pays ACP (Pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique) et 10,5% de l’Union européenne. »

L’araignée

L’araignée incriminée dans les divers articles est toujours la même : l’araignée banane ou Phoneutria nigriventer (Keyserling 1891). Cette espèce se rencontre au Brésil, au Paraguay, en Uruguay et en Argentine. Etant donné que plus de 70 % des bananes importées en Europe proviennent de ces pays, la probabilité d’importer avec elles une araignée banane est crédible.

Cette araignée a la réputation de se cacher dans les régimes de bananes, d’où l’appellation anglaise de banana spider (littéralement « araignée des bananes », traduit par « araignée-banane »). Elle a des pattes grandes de 130 à 150 mm pour un corps de 17 à 48 mm. Là où les journalistes à sensation ne se trompent pas, c’est qu’il s’agit d’une araignée au venin puissant. Sa morsure peut-être très douloureuse et provoquer un état de choc. Les effets observés sur une personne mordue sont de la sueur, une accélération cardiaque et une sensation de froid et de raideur. Il s’agit d’un venin neurotoxique s’attaquant aux nerfs et aux muscles. On rapporte également chez l’homme mordu une érection tellement forte qu’elle en devient douloureuse.

Phoneutria nigriventer

Phoneutria nigriventer

Cependant, on citera ce passage extrait de l’ouvrage « Biology of spider » (3) : « sa morsure est rarement mortelle pour l’homme, probablement à cause de la faible quantité de toxine injectée lors d’une morsure défensive. ». Nous en avions déjà parlé dans un autre article, les morsures d’araignées (tout comme celles des serpents) sont souvent dites blanches, çad exemptes de venin ou en faible quantité puisque l’animal mord dans ce cas pour se défendre et non pour attraper une proie. Cela étant dit, loin de moi l’envie de minimiser la dangerosité de cette araignée banane, je n’irais personnellement pas y mettre la main.

Le transport des fruits

Donc, on peut penser qu’en achetant des fruits exotiques, le risque de ramener les petites bêtes qui vont avec est bien présent…

-C’est tout à fait logique et voici un extrait d’un vieil article qui tirait déjà la sonnette d’alarme sur l’importation des bananes depuis le Mexique vers les Etats-Unis (4)

 « U. S. Public Health Service quarantine personnel inspected 100 trucks carrying Mexican bananas as they were unloaded in Brownsville, Texas, in 1964-65. Of the animals recovered of possible public health interest, 5 species of vertebrates and 31 species of invertebrates have been identified. Included are several species not established in the United States. Rice rats, Oryzomys couesi (Alston), and harvest mice, Reithrodontomys fulvescens J. A. Allen. were the commonest rodents taken. An average of a rat or a mouse was captured for approximately each 2 trucks examined. This study suggests that present quarantine regulations should be strengthened to prevent more effectively the entrance of potential reservoirs and vectors of zoonotic infections in bananas and other fruit or vegetables imported by land vehicles. »

La culture de la banane

Nous allons devoir nous pencher sur les pratiques culturales des bananes :

Les bananes sont majoritairement issues de productions non biologiques et donc traitées avant et surtout après récolte. Je me souviens d’un reportage programmé à la télévision il y a quelques années qui nous montrait comment on procédait à la récolte de bananes. Ce qui m’avait marqué à l’époque, c’était le nombre de bains et de traitements que le fruit subissait avant son envoi pour commercialisation.

banana-costa-rica Les-effets-reels-et-inattendus-du-commerce-equitable_article_popin

En faisant quelques recherches sur le sujet, je suis tombée sur un article scientifique intitulé « la banane : de son origine à sa commercialisation » (5). Ce document décrit les différentes étapes de la culture de la banane en Afrique, mais l’on peut facilement supposer qu’elle est fort semblable dans les autres pays.

Le passage qui nous intéresse ici est le suivant :

« De la récolte au conditionnement : A la station d’emballage, les régimes sont accrochés à un rail et les mains sont séparées de la hampe florale à l’aide d’un couteau (Figure 3). Les mains sont ensuite plongées dans un bac d’eau enrichi en chlore et en alun appelé bac de dépattage afin de permettre l’écoulement du latex (Figure 3). A la sortie de ces bacs, les mains de bananes sont récupérées, parfois frottées à l’aide d’une éponge savonneuse, et sont découpées en bouquets de 3 à 8 fruits. Ces derniers sont alors placés dans un second bac, appelé bac de lavage, pendant au moins 20 min (Figure 3). Ils sont ensuite acheminés sur des tapis roulants vers la zone de traitement fongicide avant d’être pesés et conditionnés dans des emballages plastiques (sacs en polyéthylène perforé ou non, avec ou sans vide d’air) et disposés dans des cartons d’exportation (Figure 3). Les techniques de traitement chimique sont très variées : trempage, tunnel de pulvérisation, pulvérisateurs, cascades, badigeonnage manuel, etc. Mais il semble qu’un bon mouillage des fruits soit essentiel pour assurer une bonne efficacité des traitements fongicides (de Lapeyre de Bellaire et al., 1994)

De la station d’emballage à la mûrisserie : Les cartons de bananes sont regroupés sur des palettes et sont stockés dans un container refroidi à 13 °C (Figure 3). La mise au froid permet d’une part, de minimiser la production d’éthylène et de retarder le processus de maturation et d’autre part, de réduire le développement de champignons éventuellement présents (Krauss et al., 2000). Ces containers sont acheminés par camion vers le port de Douala où les palettes sont débarquées et entreposées dans les cales de navires. Par la maitrise de la température, de l’hygrométrie et de la composition de l’atmosphère, ces cales assurent la conservation des bananes durant la traversée maritime. Au bout d’une dizaine de jours, les palettes sont débarquées dans le port de destination et sont acheminées par voie terrestre vers les mûrisseries où s’effectuera la maturation artificielle des bananes (Figure 3). Cette maturation est initiée par un apport exogène d’éthylène durant 24 h à une température de 20 °C. Au terme de ces 24 h, les fruits sont ventilés et peuvent être commercialisés. »

On est en droit de se demander alors : est-ce que quelque chose de vivant peut encore résister à ce genre de traitement ? Et on mange ça ?

Les témoignages

Pourtant, les témoignages d’araignées dans des bananes existent bel et bien, et après avoir parcouru de nombreux sites et forums divers, je tombe finalement sur un cas non médiatisé et présenté dans un forum d’identification d’arthropodes. Un habitant de Montpellier poste la photo d’une araignée vivante coincée dans un emballage en plastique de bananes en provenance des Caraïbes.

araignee-dans-un-sachet-de-banane_imagesia-com_5p1l

http://araignees.vraiforum.com/t2310-demande-d-identification-araignee.htm

Un autre article (6), paru sur le site du célèbre magazine Scientific American nous apprend que chaque années, des araignées seraient retrouvées aux Etats-Unis dans des supermarchés vendant des bananes (l’article mentionne également des cas liés à des grappes de raisins). Selon l’auteur, les araignées qui auraient survécu aux traitements chimiques tomberaient ensuite en léthargie lors du transport à basse température de ces fruits et se réveilleraient une fois replacés dans les rayons…

La culture bio

Quid des bananes bio ? Vous allez penser que ces fruits doivent être infestés d’animaux dangereux… pourtant, on n’en parle jamais dans la presse. De plus, que le fruit soit bio ou non, il subit une série de traitements : extrait de « Faisabilité technique de l’agriculture biologique en Martinique : productions  (bananes) » (7)

« ll est évident qu’en production agrobiologique, ce conditionnement devra s’effectuer dans des conditions différentes (unité séparée) encore mieux contrôlées, avec une très grande qualité de l’eau et l’absence d’application de fongicides. La suppression des traitements fongicides post-récolte obligera à être très strict sur la qualité des travaux et la propreté des équipements :

–          réduction de l’inoculum dès la floraison au champ : engainage au stade « tête de cheval » et épistillage ;

–          maîtrise de la qualité de l’eau de lavage et de rinçage des fruits en station (recyclage et traitement biologique des eaux – en cours de développement à la Martinique – [Gracien et Richard, 2003]) ; 

–          propreté permanente de la station d’emballage et des abords (absence de foyers fongiques ou bactériens) ;

–          utilisation d’emballages avec polybags non perforés et vide partiel (aspirateur ménager);

–          mise en froid rapide à 14 °C dès la sortie de conditionnement. »

Conclusions

Les araignées qui se retrouvent coincées à l’intérieur même d’un sachet en plastique sont des araignées extrêmement  agiles. D’un autre côté, ce genre d’animal aime se cacher et je verrais très bien une araignée grimper dans un bac de bananes fraichement sorties du bain et s’y faufiler avant que les fruits partent à l’emballage. Cette même araignée pourrait éventuellement pondre sur les bananes, ce qui expliquerait les clichés montrant un cocon de soie collé à la peau de banane. Plausible, oui, mais cela ne doit pas se produire très souvent.

Il serait donc erroné de ma part de dire que ce genre de faits divers ne peut pas exister et me voilà fort marrie car je vous avouerais qu’en commençant cet article, j’avais la conviction de pouvoir démentir ces histoires à 100% (maintenant je pense pouvoir dire que c’est faux à 99,99%). Laissons tomber de toute façon le côté grandiloquent  de la famille obligée de fuir sa maison, ainsi que la fréquence avec laquelle ces cas se produisent. Disons que cela pourrait éventuellement se produire mais c’est rarissime. Il est effectivement tout à fait vraisemblable d’importer des animaux vivants en même temps que de la marchandise. En augmentant les transports de produits d’importations, on a augmenté le risque d’accueillir des passagers « clandestins ».

Le cas du Frelon asiatique (Vespa velutina Lepeletier, 1836) introduit accidentellement en France probablement via l’importation d’un lot de céramiques chinoises et qui se répand maintenant dans toute la France est un cas suffisamment grave que pour ne pas l’oublier…

Concernant les histoires d’araignées dans les bananes, il semblerait que les journalistes tiennent cette histoire sous le coude et nous la ressorte de temps en temps. Dans le jargon internet, on appelle cela un buzz ou plus précisément un fake : une fausse histoire sensationnelle qui se répète pour appâter et épater la galerie…

Enfin, je pense que la probabilité de s’abimer la santé en mangeant des fruits traités aux pesticides est bien plus importante et réelle que celle de se faire attaquer par une araignée venimeuse s’étant glissée à l’intérieur d’un sachet de bananes.

Donc vive les bananes bio !

En plus, c’est la semaine sans pesticide… ça tombe bien !

index banane-OGM

 Brigitte Segers

Références citées dans cet article :

(1) Bonte, Marie-Elisabeth (2001). La banane un fruit en sursis. CTB, agence belge de développement : 1-48 http://befair.be/sites/default/files/all-files/brochure/La_banane,_un_fruit_en_sursis.pdf

.

(2) Site CNUCED : http://www.unctad.info/fr/Infocomm/Produits-AAACP/FICHE-PRODUIT–Bananes

.

(3) Rainer F. Foelix (1996). Biology of spiders. Oxford university press : 1-330

.

(4) EADS, R. B.; CAMPOS, E. G.; TREVINO, H. A. (1966). Quarantine Problems Associated with the Importation of Bananas from Mexico. Entomological Society of America Volume 59, Number 4 : 896-899.

(5) Ludivine Lassois, Jean-Pierre Busogoro et Haïssam Jijakli, «La banane : de son origine à sa commercialisation», Biotechnol. Agron. Soc. Environ., volume 13 (2009)  numéro 4 : 575-586 : http://popups.ulg.ac.be/Base/document.php?id=4729

.

(6) Erica Westly. Do dangerous spiders lurk in grocery store produce? Scientific American (Mar 24, 2009) http://www.scientificamerican.com/article/dangerous-spiders-grocery-produce/

.

(7) Quénéhervé, P. (2005) : Faisabilité technique de l’agriculture biologique en Martinique : productions. Agriculture biologique en Martinique (Chapitre 4) : 1-92

http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers10-04/010035424.pdf

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13 réflexions au sujet de « FAQ : Est-ce que je risque d’avoir des araignées mortelles dans ma maison en achetant des bananes ? »

  1. Bonjour, ce matin j’ai trouvé une araignée dans mon sachet de bananes achetées au supermarché ! j’ai donc déposé un saladier sur le sachet avant que la bête ne puisse s’enfuir. je vais essayer de la prendre en photo pour votre article. Cela n’est pas très agréable de bon matin !
    Elle est plus petite que celle de la photo de l’article

  2. Bonjour, nous avons retrouvé un cocon planté dans une banane achetée dans un supermarché, actuellement elle se trouve dans un sac enfermé dehors à quelques mètres de la maison, après des recherches sur internet, le cocon pourrait être celui de l’araignée banane ce qui est assez effrayant

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