Que sont au juste la tarentule et la tarentelle (2ème partie)


Tarentule et tarentelle, vous aviez bien remarqué que les deux mots sonnent un peu pareils à votre oreille, mais vous n’en savez pas plus : que sont au juste la tarentule et la tarentelle, quelle est leur étymologie ? Une fois de plus, Spidermanneke vous sauve de l’ignorance !

Une histoire qui vous est contée en deux parties par Isabelle Pierdomenico (et que je remercie vivement)

Dans notre premier volet consacré à la tarentelle, nous vous avions expliqué ce qu’est une tarentule, petite araignée de la famille des Lycosidae qui serait responsable d’un très étrange syndrome appelé le tarentisme engendrant convulsions, rires et douleurs chez les personnes mordues. Voyons donc maintenant comment l’on guérit de ce fameux tarentisme… je parie que c’est en dansant la tarentelle.

Danser pour guérir : la tarentelle

La pizzica tarantata, musique stridente, mêlant tambourin et violon, servait à guérir par la transe les femmes affectées, dites « tarentulées », « tarantate » en italien. Selon l’espèce de tarentule, les musiciens dits « Capi attarantati » recourent à des rubans de l’une ou l’autre couleur, censée agir sur le psychisme du possédé. Cette dernière danse sur la musique durant plusieurs jours, voire plusieurs semaines.

Depuis le matin, comme hors d’elle-même, elle danse ; tantôt debout, martelant de ses pieds le drap blanc qui sert d’enceinte sacrée ; tantôt couchée, cambrée sur le dos, et alors, ressemblant à l’araignée qui jette de-ci de-là ses pattes, mimant la tarentule, dansant avec elle, devenant la bête dansante. La jeune femme froisse dans ses mains des rubans de couleur ; autour du drap, dans la pénombre de cette chaumière des Pouilles, un petit orchestre formé d’un guitariste, d’un accordéoniste et d’un joueur de tambourin sous la direction du barbier-violoniste joue sans arrêt les airs de cette danse très rythmée appelée tarentelle ; derrière les musiciens, la famille et les amis de la jeune femme l’encouragent dans ses efforts pour se libérer de son démon.

Dominique Fernandez, le Voyage d’Italie, p.610.

Gustave Doré

Illustration de Gustave Doré pour le chant XII du Purgatoire de Dante Alighieri, Paris, Hachette 1868

Avec la christianisation et la condamnation des rites païens, les traditions populaires ont été récupérées par l’Eglise. Les mordus de tarentules étaient autorisés à danser pour exorciser le mal en privé, mais devaient achever leur guérison en se rendant à l’église Saint-Paul, à Galatina, le 29 juin, fête des saints Pierre et Paul. Ce dernier avait, selon la légende, le pouvoir de guérir les morsures d’animaux venimeux. Cet exorcisme pagano-chrétien persiste encore dans quelques zones anachroniques de l’Italie du Sud.

Dans son brillant ouvrage « la terre du remords », Ernesto de Martino, le Lévi-Strauss italien, relate les témoignages et ses observations du rituel séculaire. Sur les trente-sept tarentulés rencontrés, l’ethnologue recense trente-deux femmes.

Ainsi est confirmé et éclairé le fait que le symbolisme de la morsure, de la vierge errante, des héroïnes et des déesses pendues dans le mythe et de la balançoire rituelle au centre d’un décor d’eaux et d’ombrages – tous éléments égale­ment importants du tarentisme le plus ancien – apparaît dans le monde grec, en des contextes mythico-rituels visi­blement destinés à servir d’horizon de « défoulement » et de résolution aux réels désordres psychiques des adoles­centes et des épouses à divers égards malheureuses, des jeunes filles restées entravées dans la situation de l’enfance et récalcitrantes devant le choix d’un époux éventuel et enfin des femmes qu’affligent les conflits déchaînés en elles par une passion pour un amant impossible. Une crise qui concerne le monde des femmes, surtout avant les noces, une crise déchaînée par l’« eros » à divers titres interdit, une possession du type animal corres­pondant au rejet de la vie sociale et au refus de l’ordre civil du monde humain.

Ernesto de Martino, la Terra del rimorso, 1966

Le tarentisme, religion du remords (de la remorsure), est une pratique symbolique destinée à rétablir l’équilibre du psychisme, en désignant sous le nom de « tarentule » l’ennemi inconscient qui remord et torture. L’araignée imaginaire cristallise en elle tous les conflits psychiques irrésolus : dans le cas de la jeune femme, contrainte de sacrifier son premier amour pour épouser un homme choisi par sa famille, l’araignée et sa morsure figurent « l’empoisonnement » de toute une vie par la frustration érotique, le refoulement de l’amour perdu. En imitant la tarentule par ses gestes chorégraphiques, la jeune femme s’identifie à ce monstre qui la possède et ce faisant, s’en délivre… jusqu’au 29 juin de l’année suivante, où une nouvelle crise de remords, permise par le rituel, serait de nouveau maîtrisée par l’exorcisme de la tarentelle. Dans la société paysanne des apulienne, cette jeune épouse n’aurait pu ni quitter son mari ni prendre un amant. Le seul moyen de conjurer le suicide, le crime ou l’éclatement existentiel, est de revivre son amour impossible dans un psychodrame de défoulement, admis et organisé par la société. Quant aux tarentulés masculins, le rite agit plutôt sur la frustration économique liée à la possession et à l’exploitation de terres. Selon que la frustration érotique ou la frustration économique habite le tarentulé, celui-ci demande à agiter des rubans verts ou rouges, le vert évoquant le paradis perdu des premiers amours, le rouge symbolisant les rêves de pouvoir.

Illustration Tarentelle

Illustration Tarentelle

Il semble nécessaire de distinguer d’une part la danse thérapeutique, solitaire de caractère magique ; d’autre part la danse qui se pratique en couple, dans toute l’Italie méridionale et insulaire, à différentes fins et selon diverses manières, avec des particularités propres à chaque région et à chaque cité : il existe une tarentelle apulienne, une napolitaine, une sorrentine, une calabraise, une sicilienne. Ces tarentelles dites « nobles » s’imposent dès le 18ème siècle et font aujourd’hui partie du folklore méditerranéen.

Nobles ou pas, toutes les tarentelles sont basées sur deux accords et quatre temps, avec tous les 4 temps retour de la même harmonie, ce qui permet des variations à l’infini. La tarentelle thérapeutique ne s’arrête d’ailleurs qu’à la guérison.

 

[youtube.com/watch?v=PFB6un4HJ4s]

.

Étymologie

Mais « tarentule », «tarentelle », qui a donné son nom à qui ? La question de l’étymologie de « tarentelle » intéresse autant les linguistes que les chorélogues et comme se plaît à le souligner l’anthropologue Carmelina Naselli, c’est l’interdisciplinarité qui permet de résoudre l’énigme.

taranto

C’est la puissante cité portuaire des Pouilles, nommée par ses fondateurs doriens « Taranta » en hommage à Taras, fils de Poséidon, qui a donné son nom à l’araignée. La langue italienne a conservé la trace de la racine grecque et appelle la ville « Taranto », tandis que la langue française a changé le a en e pour nommer « Tarente ».

Ce ne fut pas Taranta, ce ne fut pas la Tarantella

Ce vers présente les termes « Taranta », le nom attribué à notre Lycose et « tarentelle », « tarantella » en italien, si proches qu’il semble indiquer là leur parentèle, et même leur chronologie. En effet, « Tarantella » et « tarantole », le nom développé en début de cet article, sont tous deux issus du dialecte et diminutifs d’une forme primitive, « taranta, le nom de la cité. « Tarantole » est sans doute né avant « tarentelle » car déjà en latin –ulus est un suffixe plus ancien que –ellus. Le passage de tarante à tarantole pour désigner un type d’araignée fut significatif pour toute l’Italie de Moyen-âge. D’origine plus récente et plus populaire, le terme « tarentelle » qui désignait aussi l’araignée a fini par désigner la sonate, la danse, le chant. Ce glissement sémantique s’explique par la thérapie musicale en vigueur au 16ème siècle.

Pour comprendre comment le nom de l’illustre cité est passé à nommer une araignée venimeuse, il suffit de considérer les nombreux cas où le nom propre devient nom commun pour exprimer un rapport d’origine et d’appartenance : Limousin, Champagne, Cognac, Marsala, etc. Notre araignée, parée par la croyance populaire de pouvoirs si particuliers, méritait bien une dénomination spécifique.

Mythologie

Quant à la source du tarentisme en tant que rite, il semble qu’il faille la remonter jusqu’à l’Antiquité. « Tarentule », « Tarente » et« Tarentelle » pourraient avoir comme étymologie commune « tarantinula » (mot latin) ou « tarantinidion » (mot grec) qui désigne le vêtement léger porté par les danseurs des bacchanales. Dyonisos-Bacchus était le dieu le plus honoré dans la région de Tarente et lors des jours célébrant son retour au printemps, tous les habitants étaient en état d’ébriété. Le tarentisme serait une réminiscence de ce culte orgiaque.

Ernesto de Martino renvoie le symbole de la tarentule et de sa morsure à la survivance de mythe grecs, en particulier celui d’Io, une jeune fille punie des dieux pour son infidélité : changée en génisse, elle était condamnée une course infinie, faites de folles convulsions et de gigantesques bonds pour échapper aux piqûres d’un taon infatigable.

Références

Alle John, Abrégé de la médecine pratique, 1741

Aracnofilia, Associazione Italiana di Aracnologia, http://www.site.aracnofilia.org/

Bagini, Licia, la tarentelle, entre tradition et modernité, Actes du colloque « Langue, musique, identité », Université de Poitiers, 2007

Fabre, Jean-Henri, Souvenirs entomologiques, http://www.e-fabre.com/

Fernandez, Dominique, Le Voyage d’Italie, Dictionnaire amoureux, 1997, Plon

Gala, Giuseppe Michele, la Tarantella, http://www.taranta.it

Hubert, Michel, les araignées, 1979, Paris, Boubée, 277 p.

Métamorphoses d’Arachné : l’artiste en araignée dans la littérature occidentale. Par Sylvie Ballestra-Puec

Masuy, Christine, Dansons la tarentelle autour des tarentules, chronique « de bermuda à panama », RTBF la Première, jeudi 2 Août 2012.

Naselli, Carmelina, L’etimologia di “tarantella”, in “Archivio Storico Pugliese”, anno IV (1951), fasc. III-IV, pp. 3-12, Ed. Alfredo Cressati, Bari 1951, hémérothèque digitale de Brindisi

Nuñez, José, Etude médicale sur le venin de la tarentule d’après la méthode de Hahnemann, Bailly-Baillière, Madrid, 1863

Ozanam Charles Etude sur le venin des arachnides: et son emploi en thérapeutique, Bailly-Baillière, Madrid, 1855

http://www.penisola.it/sorrento/tarantella.php

À voir :

Extrait de « La Taranta », Gianfranco Mingozzi, 1963 aux alentours de la minute 4, sur Youtube et http://www.article11.info/?Transe-tarentules-variation

Quelques références à écouter :

La Tarentule (1839), Ballet-pantomime en deux actes, de Casimir Gide, Eugène Scribe et Jean Coralli

L’Arpeggiata – Pluhar Christina, Antidotum Tarantulae, Alpha 2001

Eugenio Bennato, musicologue et auteur-compositeur a fondé un groupe et un réseau pour la promotion des cultures méditerranéennes : http://www.tarantapower.it

Boris Vian, 1957, La Tarentelle de la Tarentule

Isabelle Pierdomenico

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s