Que sont au juste la tarentule et la tarentelle (1ère partie)


Tarentule et tarentelle, vous aviez bien remarqué que les deux mots sonnent un peu pareils à votre oreille, mais vous n’en savez pas plus : que sont au juste la tarentule et la tarentelle, quelle est leur étymologie ? Une fois de plus, Spidermanneke vous sauve de l’ignorance !

Une histoire qui vous est contée en deux parties par Isabelle Pierdomenico (et que je remercie vivement)

Qui est la tarentule ?

Dans le langage courant, « tarentule » est un terme vague qui désigne à la fois une famille d’Amblypyges (Tarantulidae) ; un groupe d’araignées mygalomorphes appelés « tarantule » chez les anglosaxons et que l’on traduira en français par le mot « mygale » (et dont la plupart sont regroupés dans la famille des Théraphosidae qui compte près de 900 espèces de Mygales) ; et enfin, une espèce d’araignée de la famille des Lycosidae (et qui n’a rien d’une Mygale) qui nous intéresse ici, Lycosa tarantula (Linnaeus, 1758).

Lycosa_tarentula

Lycosa tarentula – Photo Francesco Tomasinelli

Lycosa tarantula n’est donc pas une mygale, c’est une espèce d’araignées aranéomorphes de la famille des Lycosidae qui se rencontre dans les garrigues et friches méditerranéennes. Les Lycosidae, Lycoses ou araignéesloups ne tissent pas de toiles mais chassent à l’affût ou à la course, dans la litière du sol où l’observateur les voit en grand nombre. Cette apparence de meute et leur toison brune leur vaut une analogie avec le loup, mais les faits sont trompeurs car elles n’ont pas de grands yeux, de grandes oreilles et de grandes dents, mon enfant, et surtout, elles chassent en solitaire. Pour ce faire, les Lycoses n’ont pas de grands mais de nombreux yeux : 2 paires antérieures disposées en ligne, et deux paires postérieures disposées en carré.

L. tarentula, quant à elle, ne se contente pas de la litière et se creuse un terrier sous les pierres, d’où elle ne sort que pour capturer ses proies. Un arachnophile romain rapporte son observation sur le monte Scalambra, près de Tivoli : le terrier présente une ouverture unique d’un diamètre de 2 à 3 cm et s’enfonce de 10 à 15 cm en terre argileuse, dans une paroi escarpée exposée au nord.

Pour neutraliser ses proies, L. tarentula mord, comme toutes les araignées, et leur injecte un venin, comme la plupart de ses semblables. Ses proies sont des insectes et si elle mord occasionnellement l’homme, c’est en ultime et légitime défense. Et pourtant, la morsure de la Tarentule des Pouilles ou Lycose de Tarente a une fameuse réputation : elle serait responsable d’une étrange maladie, une profonde léthargie parfois accompagnée de catatonie, qui a largement alimenté les chroniques du Moyen âge : le tarentisme.

[youtube.com/watch?v=o0Uht1PL4Eo]

Le tarentisme

En 1064, le chroniqueur Malaterra décrit une montagne voisine de Palerme, le mont Tarantarum, infestée de tarantoles. Que sont les tarantoles ?

TARENTOLE Petit insecte venimeux ou araignée qui se trouve au Royaume de Naples, dont la piqueure rend les hommes fort assoupis, & souvent insensez, & les fait aussi mourir. La tarentole est ainsi nommé, à cause de Tarante ville de la Pouille où il s’en trouve beaucoup. Plusieurs croyent que le venin de la tarentole change de qualité de jour en jour, ou d’heure en heure, parce qu’elle cause une grande diversité de passions à ceux qui sont picqués : les uns chantent, les autres rient, les autres pleurent, les autres crient incessament, les uns dorment, les autres ne peuvent dormir, les uns vomissent, ou souent, ou tremblent ; d’autres tombent en de continuelles frayeurs ou frenesies, rages & furies. II donne des passions pour diverses couleurs, & fait qu’aux uns le rouge plait, aux autres le verd, aux autres le jaune. Il y en a qui en sont incommodez 40ou 50 ans. On a dit de tout temps, que la musique guerrissoit du venin de la tarantole, parce qu’elle reveille les esprits des malades, qui ont besoin d’agitation.

Antoine Furetière, Dictionnaire universel, 1690

La tarentole est l’innocente Lycosa tarentula, très abondante dans cette région des Pouilles (le talon de botte, le sud-est de la péninsule italienne). A la suite de Malaterra, d’autres chroniqueurs relatent des histoires terribles de malades atteints de convulsions.

La morsure de la tarentule détermine au premier moment une douleur semblable à celle d’une piqûre d’abeille. Les parties voisines prennent rapidement une couleur livide, jaune ou noire, la douleur devient très vive, mais quelquefois elle est remplacée par un engourdissement général, la partie malade se gonfle plus ou moins. Le malade est pris en même temps d’angoisse, d’abattement, d’une grande difficulté de respirer et de douleur à la région du cœur. Chaque variété de tarentule peut produire des accidents particuliers.

Ch. Ozanam, 1855

Ce syndrome particulier, nommé tarentisme ou tarentulisme, fait l’objet d’une nombreuse littérature, du Moyen-âge jusqu’à nos jours : des chroniques, comme celles évoquées ci-dessus, des études scientifiques et une tradition orale populaire.

Le plus ancien document connu sur le tarentisme, le Sertum papale de venenis, vraisemblablement écrit en 1352 par Giuglielmo di Marra, rapporte la croyance qui prête à cette araignée une sensibilité musicale toute particulière :

Il est vrai que les gens du peuple et les ignorants affirment qu’au moment où elle mord, la tarentule émet une musique (…) lorsque le malade entend des mélodies ou des chansons conformes à ladite musique, il en tire un grand soulagement.

L’auteur de ces lignes a beau insister sur le caractère superstitieux de cette interprétation, même Léonard de Vinci, dans son bestiaire (1494) écrit :  La morsure de la tarentule maintient l’homme dans sa résolution, c’est-à-dire dans ce qu’il pensait quand il a été mordu  et les habitants des Pouilles n’en démordent pas (si j’ose écrire), la tarante-tarantole mord la chair humaine, de préférence féminine et fraîche, pour lui inoculer un poison mortel et entretient un rapport privilégié avec la musique, si bien que la guérison du malade ne pourrait s’opérer qu’avec la grâce de la musique, chantée et dansée.

[youtube.com/watch?v=lNHE3SdrOqk]

L’encyclopédique Athanasius Kircher recense ces chants populaires en 1641, qui résonnent encore aujourd’hui dans les Pouilles :

Elle t’a piqué

Elle t’a piqué

La tarante venimeuse

Danse, Marie et danse forte

Car la tarante est vivante et n’est pas morte

Ce ne fut pas Taranta, ce ne fut pas la Tarantelle

Mais ce fut le vin…

Les textes savants de Kirscher faisaient autorité dans l’Europe du 17ème et ont largement contribué à étayer les effets de la musique sur la tarentule et ses victimes.

Les cordes ayant grand pouvoir et efficacité grâce à leur mouvement qui fait bouger l’air d’une certaine façon, il arrive que l’air même, agité par les tons mélodieux de telles cordes et durablement marqué par ce balance- ment musical, pénètre le corps par le pouvoir de la raison et du sentiment, occupés d’un mouvement si charmant, et remue les esprits de même façon. Mais de tels esprits vitaux, qui s’étaient trouvés jusque-là raréfiés el dispersés, affectent et touchent également de la façon la plus agréable les articulations de la chair et les veines qui diffusent l’air, ainsi que les fibres, les tissus elles membranes les plus profonds, dans lesquels se trouvent en général lesdits esprits vitaux. Puisque lesdites fibres, membranes et articulations ou ml/sel/Ii conduisent et recèlent le poison caché, et également, à l’intérieur, cette moiteur piquante, cette humeur âcre et bilieuse, il s’ensuit que de telles humeurs sont également raréfiées et dispersées avec le poison ainsi remué et agité. Alors, s’échauffant peu à peu, toutes les articulations deviennent chatouilleuses et commencent à pincer et il s’étirer, ce qui force le patient, comme par un picotement et une stimulation agréable, à danser et il sauter. Or ces danses, ces bondissements, remuent tout le corps avec toutes les humeurs qu’il contient. Une si forte agitation a comme conséquence un réchauffement et une chaleur accrue. Et ce réchauffement de tout le corps fait se dilater et s’ouvrir les trous d’air, par lesquels trous d’air il s’ensuit nécessairement que les vents et humeurs empoisonnés s’exhalent et s’en vont.

On doit expliquer le fait qu’un tel instrument musical soit agréable et convenable dans tel cas, et un autre dans tel autre cas, par les propriétés, la nature et la complexion, ou de ces araignées, ou des hommes. Il est donc nécessaire, quand une personne a été piquée ou mordue par telle ou telle Tarentule, d’utiliser auprès d’elle tel ou lei ton et chant. Ainsi, quand quelqu’un est blessé par la Tarentule mélancolique, il devient indolent, paresseux, somnolent. S’il est atteint par une araignée de l’espèce colérique, cela le rend lui-même colérique, versatile, agité, frénétique, disposé au meurtre et à l’étranglement. Ainsi doit-on conclure également pour d’autres humeurs, qu’un ton ou une musique convient particulièrement au blessé.

De cette façon, les Mélancoliques, ou ceux qui ont été piqués par des Tarentules de cette sorte, qui véhiculent un venin particulièrement puissant, sont remués davantage par les fortes sonorités des trompettes et des timbales, et d’autres instruments retentissants, que par la subtilité des cordes.

A ce propos, on nous écrit de Tarente que, dans cette ville même, on n’a pu faire danser une jeune fille qui avait absorbé un tel poison par le moyen d’autres instruments que les timbales, tambours, tirs de fusil, trompettes et semblables choses.

(Magnes, sive de arte magnetica, 1641)

De tous les airs expérimentés auprès des « tarentulés », la sonate jugée la plus efficace avait un rythme croissant jusqu’à devenir très rapide, qui rappelait sans doute la rapidité et l’agilité de l’araignée. Dans l’abondante littérature de l’époque, les chroniqueurs mentionnent la « sonate de la tarentelle », la « danse de la tarentelle », la « chanson de l’araignée », tandis que dans le langage courant il suffisait de « tarentelle » pour indiquer les trois choses distinctes et étroitement liées : la sonate, le chant, la danse.

Fin de la première partie de « Que sont au juste la tarentule et la tarentelle » par Isabelle Pierdomenico. A suivre !

[youtube.com/watch?v=E6fB4oInT7A]

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