araignée du mois (13) : Uloborus plumipes


l’araignée « exotique » des maisons : Uloborus plumipes Lucas, 1846

Les Uloboridae sont représentées en Belgique à l’état naturel par deux espèces : Uloborus walckenaerius Latreille,1806 et Hyptiotes paradoxus (C.L.Koch, 1834). Ces deux espèces sont observables dans la nature, plus particulièrement dans les bois de résineux.

Pourtant, j’ai décidé de vous parler d’une troisième espèce, non présente à l’état naturel dans nos campagnes mais qui est pourtant de plus en plus présente dans nos habitations ! En effet, Uloborus plumipes est une espèce « exotique » tropicale et subtropicale, présente également en extérieur dans le bassin méditerranéen en France et en Italie. Je mets exotique entre guillemets car cette espèce est actuellement recensée dans de très nombreux pays européens, principalement dans les pépinières et serres, ainsi que dans les habitations. Dans les pays qui possèdent plus des données précises, cette espèce s’observe maintenant aux abords des maisons et donc à l’extérieur (voir le site britishspiders)

Peut-on alors encore parler d’espèce exotique ?

Largement répandue en Belgique (serres, pépinières, …) – reprise aussi dans la liste des espèces belges – et en attendant l’atlas belge de répartition des araignées, je peux juste vous signaler sa présence en masse dans différentes pépinières. Pour ma part, c’est dans ma cuisine que je l’ai observée pour la première fois, probablement importée dans un bouquet de fleur. Si vous voulez en voir, je vous conseille le Brico d’Auderghem qui possède un rayon plantes exotiques assez vaste. Il vous suffit de regarder entre les rayonnages et vous verrez des dizaines de petites araignées à la disposition très caractéristique de cette famille :

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Femelle Uloborus plumipes

les Uloboridae se tiennent le corps renversé, partie dorsale vers le bas, avec les deux paires de pattes antérieures tendues vers l’avant, dans le prolongement du corps. L’abdomen est très bombé et le céphalothorax très plat, ce qui leur donne une allure des plus typiques. Etant donné que les femelles d’Uloborus plumipes possèdent en plus deux petits plumeaux de poils sur la première paire de pattes, l’identification en est d’autant plus facilitée. Je n’ai jamais vu de mâles et il est intéressant de lire sur le site Spiders of Europe que les scientifiques ont longtemps pensé que cette espèce se reproduisait dans les pépinières par parthénogenèse (reproduction sans mâles) car ils n’y avaient jamais observé que des femelles ! En fait, les mâles sont dits cryptiques et donc cachés ou confondus dans leur milieu…

Uloborus plumipes arbore deux proéminences en forme de bosse en haut de l’abdomen. Sa couleur peut être très variable, du beige clair au brun foncé. La femelle fait entre 4 et 6 mm, le mâle entre 3 et 4 mm.

Cette araignée, et d’ailleurs toutes les Uloboridae, font parties de l’une des familles les plus intéressantes à observer : les Uloboridae ne possèdent pas de glandes à venins et produisent une soie très particulière propres aux araignées cribellates.

Une araignée sans venin ?

Voilà quelque chose de surprenant si l’on s’en réfère à l’anatomie de l’araignée. Toutes les araignées possèdent des chélicères (surnommés crochets à venin) qui permettent à la fois de libérer le venin emmagasiné dans des glandes afin d’immobiliser ou de tuer leur proie, et aussi d’ingurgiter ces proies après les avoir imbibées de sucs gastriques.

L’absence de glandes à venin chez les Uloboridae peut être vue comme une erreur dans le monde des araignées, pourtant cette particularité anatomique pourrait être liée au type de soie produite par les araignées cribellates (voir explications plus bas). Certaines publications scientifiques parlent d’évolution mais on ne sait toujours pas si les araignées écribellates (celles qui ne sont pas cribellates) « descendent » directement des araignées cribellates ou si ces deux sous-groupes ont évolué tout a fait indépendamment (la deuxième hypothèse étant la plus soutenue). On peut donc penser que les Uloboridae ont soit « perdu » leur glande à venin et ont survécu grâce à leur technique de piégeage (toile + structure particulière de la soie) ou qu’elles ont « supprimé » leur glande à venin suite à leur technique de piégeage… c’est un peu l’histoire de la poule et de l’œuf… Evidemment, les autres araignées appartenant au sous-groupe des araignées cribellates possèdent toujours des glandes à venin, ce qui complique la donne.

Evolution ou pas, il s’en suit que les Uloboridae doivent donc piéger leur proie de façon très consciencieuse car il leur est impossible de s’attaquer directement à une proie en l’absence de venin. Pour ce faire, elles ont deux méthodes bien établies : le piégeage et l’emballage.

Le piégeage :

c’est là encore une particularité de cette famille. La forme des toiles varie d’une espèce à l’autre (alors que la forme des toiles est en général constante dans une même famille).

Hyptiotes paradoxus construit une toile en forme de triangle, comportant seulement trois rayons.

Uloborus walckenaerius et U. plumipes construisent une toile circulaire mais presque horizontale et entrecoupée parfois d’un stabilimentum…

L’emballage :

Pour palier à l’absence de venin, les Uloboridae sont des araignées spécialistes de l’emballage ! Lorsqu’une proie est prise dans la toile, l’araignée se met à l’emballer en produisant une quantité phénoménale de soie pour immobiliser sans danger son butin. Cette quantité de soie est ré-ingurgitée lorsque la proie est prédigérée. On a déjà observé des Uloboridae emballer des proies pendant plusieurs minutes.

La soie cribellée :

La soie des araignées cribellates est une structure très résistante, sans glu et qui fonctionne comme un velcro face à la chitine des insectes.

Les araignées possèdent en général à l’extrémité de leur abdomen trois paires de filières qui libèrent la soie. Les araignées cribellates possèdent en plus de ces trois paires de filières un cribellum, sorte de plaque « criblée » de petits trous que l’on pourrait comparer à un tamis et qui délivre une soie toute particulière, plus fine, floconneuse, crépue, très résistante et d’aspect irisée lorsque fraîche. La soie est « peignée » à sa sortie du cribellum grâce à un élément structurel supplémentaire et typique des araignées cribellates : le calamistrum. Il s’agit d’une rangée de poils très serrés et positionnés sur les métatarses de la quatrième paire de pattes. Ce peigne est difficilement observable sans loupe binoculaire.

cribellum

Extrait de « les araignées » de Michel Hubert
Cribellum représenté par une flèche rouge, en avant des filières

calamistrum

Extrait de « les araignées » de Michel Hubert
rangée de poils très serrés correspondant au calamistrum

En Belgique, les araignées cribellates sont représentées par cinq familles : Eresidae, Amaurobiidae, Dictynidae, Oecobiidae et Uloboridae. Seules les Uloboridae ne possèdent pas de glande à venin.

Brigitte Segers

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5 réflexions au sujet de « araignée du mois (13) : Uloborus plumipes »

  1. Super sujet, Dieu merci on en apprend tous les jours.Je me sens moins ignare que dix minutes plutôt ! Sur le départ pour Namur,je m’offrirai un petit « crochet » dans les serres d’une jardinerie située à Naninne. Si j’en vois je vous le signalerai !

  2. Bonjour,
    Je me suis pris au jeu et ai visité la jardinerie « Oh-Green » à Louvain-la-Neuve… Impressionnant, des centaines d’Uloborus… et d’autres « exotiques » que je déposerai dans mon blog prochainement (araignée de Pluche, Steatoda nobilis…) !
    Bravo pour cet article !
    Richard

  3. la soie des Uloboridae possède la propriété de contracter avec beaucoup de force
    les proies emmailloter se retrouve écraser sous la pression au point de ne formé plus qu’une boulette victimes des cette emballage constricteur d’où suinte les sucs corporelle sucé par l’araignée. une adaptation à l’absence de venin.
    je n’ai malheureusement pas retrouver l’article scientifique relatif a cette information.

  4. Bonjour! Super article bien détaillé, j’ai enfin pu identifier l’araignée qui a envahi mes buissons; elle est peut-être arrivée avec mon yucca? En tout cas cela fait plusieurs semaines que je les observe et c’est parfois très amusant. J’en ai vu une se donner un mal fou à emballer une mouche aussi grosse qu’elle, qui a d’ailleurs fini par se libérer. Mais pourquoi donc ne lui injecte-elle pas de venin me suis-je demandé. Maintenant je comprends mieux pourquoi! Je dois avoir environ 30 individus. Au début je ne le avais pas vus car ils ont une super technique de camouflage: on dirait des brindilles de végétaux pris dans des toiles. Certaines toiles sont géométriques, d’autres irrégulières avec un « gros fil blanc » au milieu. Les femelles ont un abdomen énorme et les mâles sont tous « plats ». Certaines femelles ont depuis quelques jours une sorte de cocon effilé et marron aussi grand voire plus grand qu’elles, qu’elles ne quittent plus (elles le tiennent par le bout des pattes), et qui ressemble aussi à des brindilles. Les femelles restent volontiers visibles en plein soleil tandis que les mâles se cachent dans les branches des buissons.

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