Soie disant : petit aperçu des œuvres architecturales de quelques Araignées


Voici un texte d’Isabelle Pierdomenico

Le Belge a une brique dans le ventre, c’est bien connu, et pourtant il est l’un des rares Mammifères à construire un abri pour lui ou pour sa descendance. Les plus brillants constructeurs sont chez les Oiseaux bien sûr, mais aussi chez les Arthropodes (ces petites bêtes aux pattes articulées), dont les araignées.

De soyeux petits chez soi

Les Araignées sédentaires sont parmi les rares animaux qui fabriquent un piège pour se nourrir, la toile, qui peut se décliner en différents modèles selon les espèces. Les plus célèbres sont les toiles rondes (orbiculaires) des araignées orbitèles. En voici trois exemples.

Argiope bruennechi, l’Argiope frelon ou l’Épeire fasciée

La toile de l’Argiope frelon, Argiope bruennichi (Araneidae) est reconnaissable entre toutes, d’abord parce que l’Araignée y reste la plupart du temps immobile, ensuite parce qu’elle comporte en son milieu un motif blanc en zigzag (stabilimentum) dont l’utilité est encore discutée : signal d’obstacle pour les oiseaux, camouflage contre les prédateurs ou attrait pour les proies ? La Cyclose conique, Cyclosa conica (Araneidae) fait de même.

 

Araneus quadratus, l’Épeire à 4 points

L’Épeire à 4 points (Aranéidae) accroche son tipi de soie aux rayons de l’ombelle desséchée, juste au-dessus de sa toile-piège. Elle peut y capturer jusqu’à 500 insectes en une journée. Elle tient toujours une patte sur le fil d’alerte. Pour la voir, il suffit de faire vibrer la toile avec un diapason ou de la chatouiller délicatement à travers la toile de son refuge. L’abdomen de la femelle est tout rond, rouge, vert ou brun, ponctué de 4 taches blanches – chacune avec un point noir, on dirait 4 yeux louchant. Le mâle est de dimensions nettement moins spectaculaires.

Araniella cucurbitina

L’une des plus petites araignées tisseuses de toiles orbiculaires, Araniella cucurbitina (Araneidae) construit sa toile souvent en travers d’une seule feuille d’arbre ou de buisson.

Dans la végétation la plus basse se trouvent les toiles à baldaquins des Linyphiidae. La toile est une nappe entre deux réseaux de fils verticaux et obliques. Les insectes volants qui heurtent les superstructures de soie tombent dans la nappe juste en-dessous. L’Araignée qui attend sous cette nappe n’a plus qu’à saisir sa proie. Sur 1 m2 de forêt, on peut trouver 50 toiles de Linyphiidés, avec parfois 2 Araignées cohabitantes, car la femelle tolère le partenaire. C’est l’une des familles qui comptent le plus d’espèces – 500 en Europe – mais ces Araignées sont difficiles à identifier, car elles sont généralement très petites et sans signe distinctif visible sur le terrain. Avec une bonne loupe, vous verrez peut-être un appareil de stridulation sur les chélicères (pièces buccales) et les pattes. Avec cet instrument les mâles jouent leur aubade à la femelle.

 

Toute araignée possède des glandes productrices de soie (jusqu’à sept types de soie !), libérée grâce aux filières situées au bout de l’abdomen. La soie peut servir à d’autres dispositifs que la toile-piège, par exemple le cocon.

Berceaux de soie

Une lanterne de fée ! La fée, c’est Agroeca, une araignée Liocranidae qui donne à son cocon cette élégante forme. Il existe plusieurs espèces d’Agroeca qui s’adaptent à différents biotopes, mais comme nous sommes au printemps, il s’agit sans doute d’Agroeca brunnea qui pond en mars-avril.

Pour une visite guidée de l’immeuble, voyez l’article

Un étage végétal plus bas, une Araignée-loup s’agite, son cocon bien tenu par les filières.

Les Araignées-loups, Lycosidae, sont ainsi nommées parce qu’elles apparaissent souvent en grand nombre au sol, ce qui rappelle une meute de Loups en chasse – le nom de genre d’une de ces Araignées, Pardosa, qui fait allusion à la chasse à courre de la Panthère (Pardalis), compense quelque peu cette interprétation erronée, puisque les Araignées sont toujours solitaires dans leur recherche de nourriture.

Dans la famille Lycosidae donc, les femelles de la plupart des espèces se déplacent avec leur portée en sac à dos. Elles ôtent régulièrement le cocon, le retournent et le rattachent à nouveau aux filières. Souvent, la femelle ouvre le cocon et régurgite un fluide sur les œufs, puis scelle l’ouverture avec de la soie. Elle l’expose aussi régulièrement à la chaleur du soleil pour accélérer le développement des œufs.

Après deux à trois semaines, la femelle perçoit des vibrations annonciatrices de l’éclosion et ouvre le cocon, laissant les jeunes Araignées s’installer sur son dos. D’autres animaux font de même, ce qui requiert pour les petits un nombre et une taille gérable, et pour l’adulte une anatomie adéquate. Dans le cas de Pardosa sp., 100 jeunes peuvent se tenir sur la face dorsale de l’abdomen maternel, qui pour l’occasion adopte un aspect crépu et une forme irrégulière. Si la mère demeure immobile, les petits peuvent se dégourdir les pattes au sol, mais restent attachés par des fils de soie. En cas de menace, la mère tire sur ces fils en raidissant ses poils, sonnant ainsi le rassemblement de sa progéniture. Pendant tout ce temps, le zèle de la mère-Araignée est imperturbable même si – pour la science ! – le cocon est remplacé par une boulette d’ouate, ce qui indique que le comportement maternel est dicté par un programme génétique.

Il faut aussi noter que les petits ont soin de titiller d’autres poils pour inhiber le cannibalisme de leur mère durant cette période de nomadisme familial. Ensuite, la petite famille se disperse.

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Des pattes s’agitent hors d’une feuille de ronce enroulée.

C’est vraisemblablement une Araignée Clubionidé, car toute femelle de cette famille tisse une cellule de soie ou enroule une feuille pour obtenir un étui dont elle coud les bords. Ce faisant, elle s’y enferme avec son cocon.

Dans cette famille, on passe la journée enfermé dans une cellule de soie, sous une pierre, sous l’écorce ou dans la végétation en attendant de chasser la nuit. Alors, la femelle sort-elle de cet abri pendant la nuit ou va-t-elle mourir là pour servir de nourriture à ses jeunes éclos ?

Soie-gner ses enfants

Au vu de ces trois berceaux, il faut distinguer trois façons d’être mère chez les Araignées : l’Agroeca se contente de mettre au monde, une Lycosidae vit sa vie en emmenant ses jeunes partout et une Clubionidae se coupe du monde. Cette variation d’investissement parental chez les Araignées semble dépasser le cadre de référence habituel pour expliquer les différences de stratégies reproductives (stratégies r-K). La théorie de Lack serait plus appropriée : chez les espèces sans soins parentaux, l’effort de reproduction est le plus grand possible ; tandis que chez les espèces à soins parentaux, la taille des pontes est ajustée pour correspondre au nombre maximum de jeunes que les parents peuvent élever. Dans le cas d’une Pardosa sp, c’est la surface dorsale de son abdomen qui limiterait le nombre d’œufs. Le nombre d’œufs est d’ailleurs plus grand chez d’autres espèces de Lycosidae qui ne transportent pas leur progéniture sur le dos.

Reste que, bien souvent, la femelle est bien plus investie que le mâle… c’est ce que Dame Nature a trouvé pour garantir au mâle sa paternité et pour lui permettre de féconder d’autres femelles. Fi de morale, seule la perpétuation de l’espèce compte !

Pour protéger leurs œufs des intempéries et de la prédation, les Araignées construisent bien d’autres merveilles de cocons. Mais voici déjà, à portée de tout promeneur du dimanche quelque peu attentif, trois variations sur un même thème ! Comme quoi, le plus petit de nos pas peut mener au voyage !

Araignée ? Vole !

La soie peut aussi servir à voyager ! Par exemple, si vous voyez un nuage de fils soyeux, il se peut que vous assistiez à la dispersion massive des jeunes Linyphiidae à la recherche d’un territoire de chasse. Dans la plupart des familles, toute jeune Araignée peut ainsi s’envoyer en l’air quand un courant chaud ascendant est à portée d’abdomen. Au bout de celui-ci se trouvent les filières, l’organe émetteur de soie. La jeune Araignée se place sur un promontoire, relève son abdomen et sort un fil… si le courant ascendant emporte la soie, l’Araignée s’offre un baptême de l’air. La dispersion aérienne peut être efficace, parce qu’elle permet de franchir des obstacles pour coloniser des nouveaux espaces et mélanger les espèces. Mais elle est aussi périlleuse, car l’AVNI(*) peut rencontrer la voracité des hirondelles, les toiles d’autres Araignées, le gel en altitude ; elle peut aussi atterrir dans une étendue d’eau ou un milieu défavorable.

(*) AVNI : araignée volante non initiée)

Isabelle Pierdomenico

Références :

  1. Collectif, Cours d’éthologie, Investissement parental, 2010-2012, Natagora.

  2. Decoq, O., 2011.- Des Araignées et des Hommes. Cours d’éthologie. Natagora.
  3. Gaffiot, F., 1936.- Dictionnaire abrégé latin-français. Paris. Hachette. 720 p.

  4. Galand, P., 2011.- Les jeux de l’amour, du hasard et de la mort. Bruxelles. Racine. 309 p.
  5. http://www.european-arachnology.org/
  6. Le Garff, B., 1998.- Dictionnaire étymologique de zoologie. Paris. Delachaux et Niestlé. 205 p.
  7. Maelfait J.-P., Bosmans, R., 1986.- Observations sur l’effort de reproduction de quelques araignées, Atti Soc. Tosc. Sci.Nat., Mem., ser B, 88, suppl. (1981)

  8. Roberts M.J., 2009.- Guide des Araignées de France et d’Europe. Paris. Delachaux et Niestlé. 383 p.
  9. Trabalon, M., 2000.- Les modes de communication des Araignées. 11 p.

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